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Mallette pédagogique patrimoine du Gard

La production de soie dans les Cévennes

Sériciculture et filature aux 18e et 19e siècles

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Dossier 1 

La sériculture : dossier 2 

Dossier 3 

dossier 4 

dossier 5 

Culture Occitane : Dossier 6 

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L’industrie de la soie se comprend en 3 étapes : l’étape agricole, avec la culture des mûriers, le ramassage de leurs feuilles et l’élevage de vers à soie (sériciculture) ; la production et le traitement du fil (filage, moulinage), la production d’étoffes avec le tissage de la soie pour confectionner des vêtements, ou le tricotage de la soie avec la bonneterie (bas et linge de corps).  

C’est tout à l’ouest du Département du Gard, dans les villages cévenoles proches de l’Hérault et de la Lozère, qu’un important centre de production va se développer. Le Vigan, Aulas, Saint-Hippolyte-du-Fort, Anduze, Saint-Laurent-le-Minier… 

Dates clés :

  • Dès le 14e siècle, les Cévennes et Anduze produisent déjà de la soie, alimentant les villes voisines de Nîmes, située à seulement 50 km, Avignon et Montpellier.

  • Milieu du 16e siècle : introduction du mûrier blanc dans les Cévennes, arbre qui permet de meilleurs rendements, toutes les feuilles pouvant être mangées par les vers.

  • Fin du 17e - début du 18e siècle : Colbert appuie le développement de l’industrie textile pour limiter les importations italiennes. Les mûriers prennent le pas sur les châtaigniers et les vignes.

  • 18e siècle : les Cévennes deviennent la première région de France pour la production de soie. Chaque paysan élève des vers.

  • 19e siècle : intensification de la mécanisation avec l’adoption des machines à vapeur. Les bas de soie cévenols sont réputés dans toute l’Europe et jusqu’aux Indes. Années 1850 : apogée de cette production (26 000 tonnes de cocons produits en 1853).
  • 1856 : épidémie de pébrine qui décime les élevages. Pasteur s’installe à Alès pour étudier cette maladie des vers à soie. On importe des cocons sains de l’étranger.

  • 20e siècle : l’industrie cévenole se tourne vers le coton et le nylon.

  • 1956 : la dernière filature de soie en France ferme à St-Jean-du-Gard.

La foire de Beaucaire et l’exportation de la soie

La foire de la Madeleine à Beaucaire devient incontournable dès le 16e siècle. Des navires de haute mer, venus parfois d’Orient, y transfèrent leurs marchandises diffusées ensuite par navigation fluviale sur le Rhône. En 1789, elle est la plus grande foire de France.
Les marchands nîmois sont souvent issus de la diaspora huguenote : grâce à leurs réseaux, ils commercialisent les draps et la soie à une grande échelle, vers les Indes, le Levant, l’Amérique du nord. 
 

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Filature et moulinerie de soie du Mazel, ou filature Méjean. Val d’Aigoual. Descossy Michel (c) Inventaire général Région Occitanie

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Domaine agricole, magnanerie et filature de soie Mazade, à Bagard. Périn Jean-Michel (c) Inventaire général Région Occitanie

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Introduite en France au 13e siècle sous l’impulsion du pape Grégoire X, l’industrie de la soie se développe grâce à Louis XI et Henri IV au 16e siècle, faisant des Cévennes un centre majeur de la sériciculture. La vie et les paysages cévenols s’en trouvent bouleversés.

« L’arbre d’or » des Cévennes

Si l’on commence à filer la soie dans le Gard dès le Moyen Âge, c’est sous le règne d’Henri IV que cette activité prend son essor. Le coût croissant de la soie grège venue d’Italie amène le pouvoir à favoriser une production à l’intérieur du royaume au 16e siècle. C’est alors que se multiplient les plantations de mûriers blancs, des arbres à la croissance rapide, dont les feuilles servent à nourrir les vers à soie au printemps. L’élevage des vers à soie se répand et transforme le paysage : on remplace progressivement les châtaigniers et les oliviers par des mûriers, on construit des terrasses en pierres sèches pour les vergers. Au milieu du 19e siècle, la culture des mûriers procure aux paysans le double du revenu des autres activités agricoles. Les écoles ferment le 15 mai car le maître ramasse les feuilles de mûrier comme tout le monde…

Des maisons transformées aux « fileries »

L’architecture des maisons se transforme pour intégrer des magnaneries dans l’étage supérieur afin d’« éduquer » des vers. Les petits ateliers perdurent au 19e siècle, qui marque surtout un tournant avec la multiplication des filatures, grandes bâtisses aux nombreuses fenêtres pour le traitement du fil. C’est à partir des années 1840 que l'utilisation de la vapeur pour le chauffage des bassines et le fonctionnement des machines modifient les lieux et la façon de travailler.

La fin de l’âge d’or, années 1930

En 1853, une maladie, la pébrine, décime les élevages de vers à soie, première amorce vers le déclin de l’industrie face à la concurrence étrangère. Si l’approvisionnement en graines, en cocons sains venus d’Asie, permet la poursuite et l’essor de l’activité, l’arrivée des fibres synthétiques sonnera le glas de la soie. La population cévenole se tourne peu à peu vers la viticulture et les mines. En 1965, la fermeture de la dernière filature, Maison Rouge à Saint-Jean-du-Gard, marque la fin de la production de soie dans les Cévennes.

 

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Dossier 3 : l'éducation des magnans (c) Région Occitanie

C’est un élevage qui se compte en millions d’individus : « l’éducation » des vers à soie, appelés magnans, occupe pendant plus de deux siècles les Cévenoles. Culture des mûriers, récolte des feuilles, élevage des vers, récolte des cocons de soie, filage… les tâches sont multiples, réalisées en famille.

Eduquer des chenilles

Les « graines » de vers à soie, qui sont en réalité les œufs du papillon Bombyx mori, étaient traditionnellement mises à éclore grâce à la chaleur humaine : les femmes en portaient sous leurs vêtements dans un petit sac ou les plaçaient sous les édredons pour servir de couveuse. Les vers se développent ensuite pendant cinq semaines, où ils dévorent une quantité impressionnante de feuilles, avant de monter dans les claies pour y filer leur cocon. Vient ensuite le décoconnage (la récolte des cocons), et le filage où l’on déroule le fil de soie issu du cocon.

Le travail des magnanarelles

Le travail des magnanarelles a été le socle de l’industrie séricicole cévenole. Leur savoir-faire s’est transmis de génération en génération. Elles devaient nourrir quotidiennement les vers avec des feuilles de mûrier fraîches, stockées dans le cellier et surveiller de près leur stade de développement, surtout la période de mue et de formation des cocons. Elles avaient donc une bonne connaissance du cycle biologique de ces insectes tout en veillant à la culture et à l’entretien des mûriers. Pendant la phase de frèze (période de mue), les vers étaient très actifs et produisaient un bruit comparable à une averse sur les feuilles. Les femmes travaillaient dans une ambiance chaude, alimentée par des poêles à bois, la température étant un paramètre important de l’élevage des vers à soie.

Le filage

Les conditions de travail lors du filage étaient éprouvantes : les femmes travaillaient les mains dans l’eau bouillante pour dévider les cocons. Les fileuses étaient souvent embauchées dès 12 ans. Les journées de travail pouvaient atteindre 12 heures pour de maigres salaires, malgré le savoir-faire exigé. Certaines fileuses vivaient dans des usines-pensionnats au règlement quasi monacal.

 

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Différents états du ver à soie et tirage familial de la soie. Extrait de : La nouvelle maison rustique ou économie générale des biens de campagne, 18e siècle (c) Inventaire général Région Occitanie

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Anatomie du ver à soie. Briand-Paute Sandrine (c) Université Toulouse - Paul Sabatier ; (c) Inventaire général Région Occitanie

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Les bas, faits pour tenir chauds, deviennent des objets de mode et des marqueurs sociaux dès le 16e siècle : la demande grandit, la production s’intensifie. Au 18e siècle, le Gard se spécialise dans le bas de soie brodé. Dans les années 1780-1790, Nîmes est réputée en France et dans le monde pour ses bas de soie ; elle est la principale rivale de Lyon.

La fabrication de bas

La première paire de bas de soie aurait été portée par Henri II au 16e siècle, des bas venus d’Italie... Peu à peu, au cours du 16e siècle, les bas tricotés remplacent les bas d’étoffe, des pièces de tissu tenues par une jarretière, fabriquées auparavant par les drapiers-chaussetiers. Ces bas au tricot de laine ou de soie, appelés « bas à l’aiguille », sont dès lors réalisés par des marchands bonnetiers, une corporation qui produit des gants et bonnets. 
Puis ces bas vont être concurrencés par des « bas au métier », réalisés sur métiers mécaniques : on passe d’une à deux paires par semaine à une à deux paires produites par jour… La machine, inventée par un Anglais, est introduite en France en 1656 par un mercier nîmois : Jean Hindret dirige alors la Manufacture royale de bas au métier. Puis Colbert autorise l’installation du métier à tricoter dans d’autres villes. Impressionné par la qualité des bas de soie fabriqués dans les Cévennes, il y envoie des métiers. La production devient considérable à partir du 18e siècle... 

Le savoir-faire des brodeuses

A côté du debassaire ou faiseur de bas qui travaille sur un métier à bas, la bonneterie cévenole emploie des brodeuses qui proposent des motifs adaptés à la demande. Comme ces bas « péruviens » qui partent pour Lima ou des bas à motifs orientaux pour l’Asie... On compte 2300 brodeuses à Nîmes en 1789.

Des produits de luxe aux déchets des filatures…

Les vêtements et accessoires en soie restent des produits de luxe, mais toute une offre de fils se développe à partir des déchets issus de cocons percés ou tachés. Ces fils, cardés, filés au fuseau et au rouet comme la laine, trouvent preneurs : la filoselle et la bourette sont utilisés pour les tissus d’ameublement ou de confection féminine à des prix plus accessibles…

Du bas au collant, l’invention du nylon

Après 1945, le bas nylon s’impose ; il est à son tour produit dans les Cévennes. L’invention du bas sans couture en 1950 à Troyes (future entreprise DIM) donne la primauté à cette région. En 1962, l’invention de la mini-jupe voit le bas remplacé par les collants.
 

 

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Atelier de tricotage des bas et collants de l’entreprise L’Arsoie en 2020, Sumène (30) Boyer Amélie (c) Inventaire général Région Occitanie

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La production de soie s’industrialise dans la deuxième moitié du 19e siècle. Des nouveaux ateliers voient le jour, magnanerie et filature sont regroupées au sein de même bâtiments ou d’ensembles imposants. Ces vastes filatures marquent encore les paysages cévenols.

Invention gardoise pour industrialisation

Jusqu’au début du 19e siècle, il y a encore beaucoup de petits ateliers à côté d’établissements plus importants. Le passage de la bassine chauffée sur un fourneau au chauffage des bassines à la vapeur, grâce à l’invention d’une chaudière à vapeur par l’ingénieur Gensoul en 1807, marque le début de l’épopée industrielle. Originaire du Gard, ce manufacturier et producteur de soie, conseilla l'étouffement des cocons de vers à soie avec la vapeur.

A chaque traitement de la soie, son bâtiment

La magnanerie accueille l’élevage du ver à soie, surtout aux 18e et 19e siècles. La filature, les cocons pour en faire des fils (dévidage des cocons, filage des bouts enroulés ensuite sur un tour). Le moulinage, la torsion des fils de soie et leur assemblage pour obtenir un fil plus résistant, recherché pour les métiers à tisser. Le tissage, où sont réalisés des étoffes et bas de soie sur des métiers mécaniques ; l'usine de bonneterie produisant des bas tricotés. La peignerie ou carderie est l’usine de traitement des déchets de la soie (industrie de la schappe).

Une architecture qui se distingue

L’industrie de la soie nécessite de grands espaces pour l’élevage des vers ou pour le matériel encombrant, et beaucoup de lumière. Une architecture caractéristique se développe : les filatures sont de grands bâtiments rectangulaires ajourés de hautes et larges ouvertures cintrées pour un bon éclairage (exemple, le musée cévenol au Vigan). Elles sont situées près de l’eau pour en disposer en abondance. Le moulinage possède souvent une roue à aube pour actionner ses tavelles ; la filature, une cheminée pour les machines à vapeur.
Peu à peu, les « fileries » ou « filatures » regroupent plusieurs étapes de traitement (filature, moulinage, tissage et tricotage), bien que le moulinage reste plus présent en Ardèche. En 1850, on compte 45 fileries à Alès et près de 600 dans le Gard. 

 

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Filature du Mazel, Val-d'Aigoual. Périn Jean-Michel (c) Inventaire général Région Occitanie

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En 1859, le célèbre poème provençal de Frédéric Mistral, Mireille, évoque les magnanarelles et leur dédie un chant en occitan. L’activité de la soie nourrit la culture occitane d’un lexique, de dictons, proverbes, chansons, traditions et croyances.


La bruyère : des cocons aux brandons

A la Saint-Jean dans les Cévennes, les brandons sont faits de rameaux de bruyère récupérés dans la magnaneries, une fois les cocons de vers à soie ramassés. La jeunesse du village utilisait des rameaux de bruyère porte-bonheur pour allumer le feu fécondateur et purificateur de la Saint-Jean. Pour se marier dans l’année ou avoir des enfants, il fallait sauter par-dessus trois fois. Ces rites des brandons se retrouvent dans toute l’Occitanie.

La chanson de Las fielairas (Les fileuses)

Ce chant traditionnel du 16e siècle évoque une riche maison près de la rivière, habitée par trois fileuses.

Proverbes

  • « Morir la grana dins lo ventre, coma lo manhan » = mourir sans avoir accompli ses desseins

  • Les mots de la soie en occitan

  • Manhan (magnan) = ver à soie

  • Descoconar = Détacher des rameaux les cocons de vers à soie

  • Escobeta = petit balai. La touffe de bruyère pour rechercher le bout du fil du cocon

  • Educador = conducteur. Nom à l’orgine du terme d’éducateur de vers à soie (on ne parle pas d’éleveur)

  • Debassaire = fabriquant de bas

  • Calabèrt = galerie à l’étage des fermes traditionnelles où l’on réalisait le décoconage et la filerie domestique

  • « Sembla un manhan crebat » dit-on d’une personne jugée fragile (ver à soie crevé, pourri)

  • Grana de manhan = graine (ou œufs de vers à soie)

  • Parpalhon de manhan = papillon de ver à soie

  • Damisèla de manhan = chrysalide de ver à soie

  • Faire de manhans = élever des vers à soie

  • A de mahans = il a des poux

  • « Mancat a l’espelida » (littéralement, “râté à l'éclosion”’). Moquerie, se dit d’une personne jugée peu intelligente
     

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Fileuses, Saint-Jean-du-Gard. Périn Jean-Michel (c) Inventaire général Région Occitanie

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Crédits :

Texte : Stéphanie Brunon, Luth Médiations
Conception, relecture et carte : Christelle Parville et Lisa Caliste, Direction de la Culture et du Patrimoine, Région Occitanie ; Sandra Juan, CIRDOC
Graphisme : Gisèle Jacquemet, Luth Médiations
Crédits photographiques (menu) : Fileuse (c) coll. personnelle Daniel Travier ; Matériel de broderie (c) Maison Rouge Musée