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Voyage d'un bas de soie

Ses doigts glissent sur le bas présenté sur l’étal. Quelle douceur, quelle merveille que la finesse de cette soie… Dans le brouhaha de la foire de Beaucaire, au milieu des âpres marchandages et des hennissements de chevaux lointains, elle est à des lieues d’ici, transportée par la beauté de l’ouvrage, par ce bas de soie qui dit tant à celles qui manient l’aiguille, à celles qui ne connaissent sur leurs jambes que le coton ou la laine…

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Bas de soie brodés, collection municipale de Ganges. Périn Jean-Michel (c) Inventaire général Région Occitanie

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Filature de soie de Maison Rouge, Saint-Jean-du-Gard. Descossy Michel (c) Inventaire général Région Occitanie

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Elle étala sa récolte de feuilles et retourna voir encore une fois ce qu’il en était des cocons accrochés à leurs balais de bruyère. Ces bouquets suspendus ornés de parfaites petites pelotes ovales et blanches, fibreuses à souhait, avaient quelque chose de fascinant. Pourtant, dès demain, démarrerait la descoconada… Demain, elle allait décoconner, intervenir avant que la chrysalide ne cherche à sortir, avant qu’elle ne brise le précieux fil.

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Désormais les « graines » arrivaient dans de jolies boîtes. On avait trouvé ce moyen, aidé par Pasteur, pour élever des œufs de vers à soie sains, non porteurs de cette terrible maladie qui en avait décimés tant. Les temps avaient changé, fini la couvaison dans le corsage, bien à l’abri sur la poitrine, fini les graines placées au chaud sous l’édredon. La magnanerie était aménagée de claies où les vers à soie allaient grandir, chauffée pour maintenir une température favorable à leur éducation. Pourquoi parler d’éducation et non d’élevage, alors qu’on ne leur enseignait rien à ces chenilles… cela l’avait toujours interrogée ! Toutes ces entreprises, ces milliers de gens qui dépendaient de ces vers, de leur extraordinaire capacité à produire un fil d’un seul tenant, 700 mètres de long, souvent plus d’un kilomètre ! Comment un si petit insecte pouvait-il produire autant et détenir ainsi, par la spécialisation de ses glandes salivaires, le sort des vallées cévenoles ? Ce savoir-faire là n’était pourtant aucunement récompensé... 

Au printemps donc, les œufs étaient placés en couveuse. On y guettait l’éclosion, ce moment où sortiraient des dizaines de milliers de petits vers à soie. Quatre mues allaient suivre, cinq semaines de nourrissage intensif, à la cadence des mandibules de ces chenilles voraces. Face aux tapis de feuilles de mûriers, sans cesse regarnis, elle les observait souvent, ces chenilles dévoreuses pour qui on avait planté des mûriers à perte de vue, sur la moindre colline, alignés en terrasses. L’heure venue, les vers à soie grimpaient dans les branches de bruyère pour y tisser leur cocon, pensant opérer bien vite leur métamorphose en papillon. Mais c’était sans compter le temps de la descoconada… Synonyme de fête pour les familles réunies autour des brandons, où l’on brûlait la bruyère dégarnie de ses cocons à la Saint-Jean, le décoconage signait la mort de millions de Bombyx mori.

Elle aimait se saisir des cocons, les décrocher de leurs branches. Elle était fière quand elle avait là une belle chambrée : quand le ver était sain, le cocon beau, tissé serré, blanc ou crème. Tandis qu’on tuait la chrysalide à l'air chaud dans les étouffoirs, pour stocker la plupart des cocons, elle préparait sa banque, remplissait sa bassine. Le plus dur restait à faire, dans la moiteur de l’atelier : plonger les cocons précieux dans l’eau brûlante, pour ramollir la séricine, une substance collante qui emprisonnait la fibre. Elle était reconnue pour manier l’escoubette d’une main experte, l’agitant dans l’eau, en quête du frison, ce bout du fil extrait du cocon qui allait flotter, s’agglutiner à d’autres, pour devenir le début d’une longue histoire, qui pourrait le mener bien loin...
 

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Magnanerie des Cambous. Périn Jean-Michel (c) Inventaire général Région Occitanie

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Assise à l’ombre du mûrier, qui domine le jardin de ses 30 mètres de haut, Qiu Jin s’impatiente. Son thé brûlant lui rappelle cette légende de la découverte de la soie… Mais sous son arbre, pas de cocon, juste une longue attente fébrile : celle du retour de son mari parti depuis des mois commercer avec les drapiers et les bonnetiers du sud de la France. 

Ouvrez la mallette pédagogique associée à ce récit pour faire découvrir le patrimoine du Gard aux enfants de cycle 3 (CM1-CM2-6e) :

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Crédits :

Texte : Stéphanie Brunon, Luth Médiations
Conception, relecture : Christelle Parville et Lisa Caliste, Direction de la Culture et du Patrimoine, Région Occitanie ; Sandra Juan, CIRDOC
Graphisme : Gisèle Jacquemet, Luth Médiations
Photographie de bandeau : Maison Rouge Musée