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Une histoire qui commence malle ...

 

Dans l’enquête qui secoue le petit monde des mariniers du canal du Midi, les rebondissements abondent. Le paisible canal n’a plus rien d’un long fleuve tranquille depuis la disparition de la malle de la duchesse Paoli qui contenait une inestimable parure… Notre journaliste, Hermine Pivoine, dépêchée sur les lieux, a mené 15 jours durant une investigation des plus minutieuses, guidée par un esprit scrupuleux et la volonté d’aboutir à la vérité. Que s’est-il passé sur la barque de poste, en ce mois d’avril 1825 ? Et surtout, qui s’est fait la malle avec les effets de la duchesse ?!

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Plan du bassin de Castelnaudary © Voies navigables de France, archives du canal du Midi, Fat 411-16

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Au midi du troisième jour, la malle est toujours là. On passe le port de la Redorte, où s’entassent les tonneaux fabriqués ici, pour transporter le vin et les eaux de vie du pays. La barque de poste fait halte après, à « La Dînée ». L’anguille en matelote, avec sa sauce vin rouge, régale les premières classes. Pendant que l’on se restaure, les chevaux sont conduits à l’écurie tandis qu’on harnache des chevaux frais, préparés pour le départ, qui vont tirer à leur tour l’embarcation et propulser les voyageurs vers leur prochaine étape.

Hermine Pivoine est affirmative : la malle a bien été déchargée puis rechargée à cette étape. Le témoignage d’un tonnelier attablé là, l’atteste : la belle malle en cèdre et ses ferrailles protectrices n’est pas passée inaperçue aux yeux de l’artisan….

Le voyage reprend donc, la barque repart, un troupeau d’oies s’écarte en cacardant. Les vignobles défilent, ponctués parfois d’un moulin à vent, de quelques platanes, d’un pont d’où les villageois saluent les mariniers. Un voyage si paisible qu’il est difficile d’imaginer un larcin, dans le huit-clos du bateau, qui plus est concernant une malle somme toute imposante.

L’affaire a fait grand bruit deux semaines plus tôt, et on a accusé un peu trop rapidement le marinier. Il faut dire que la duchesse était furieuse après lui, vexée surtout d’une déconvenue survenue à l’approche de l’épanchoir de l’Argent-Double… : ce pont si original avec ses onze arcades, imaginé par Vauban, évacue les eaux excédentaires du canal. Les chevaux de halage passent sur les arches, évitant la chaussée glissante du déversoir. Un sapeur est justement là, à réparer un pavage à l’entrée, bloquant le passage… Malheur, le postillon doit arrêter brusquement les chevaux, la corde flotte, la barque dérive. 

Un sac valse par-dessus bord, les voyageurs sont projetés sur le côté, malgré la manœuvre pour contenir le débordement. Les passagers ont la fortune d’en être quitte pour de simples meurtrissures. La duchesse Paoli cependant parait indisposée. Elle poursuit le voyage avec le mal des transports, ulcérée par l’incident.

Ainsi, mêmes les plus ingénieux ouvrages du canal du Midi peuvent être le théâtre d’accidents. Et nous avons déjà conté combien l’affluence sur l’unique chemin de halage, où se croisent et se doublent les équipages, s’accompagne d’un certain mépris des règles strictes sensées assurer une navigation sans heurts…

Mais reprenons notre récit. Le marinier blanchi, un second rebondissement fait à nouveau parler de l’affaire. Lors d’une manœuvre de réparation d’une gabare sur le port d’Homps, deux charpentiers de marine écrasent une malle contenant de la vaisselle en porcelaine… Craignant qu’il ne s’agisse de la malle recherchée, ils cachent leur mésaventure, qui ne sort au grand jour que plus tard. « Si l’incident fait mal, rien à voir avec notre malle », proclame Hermine…

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Près de 15 jours après, on s’entretient toujours fort de cette affaire singulière : une malle disparue, pourtant restée à la vue de tous. La duchesse s’est aperçue de la disparition du bagage à la « couchée » du port de Somail, soit le soir du troisième jour. Mademoiselle Pivoine poursuit donc son investigation à l’écluse de l’Ognon et au pont-canal du Répudre, passages obligés avant le Somail…

 

 

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Un haleur témoigne : « La barque de poste est prioritaire sur les marchandises, j’ai donc attendu mon tour avec ma gabare, arrivé à l’écluse de l’Ognon. Un bref mais violent orage venait de passer. Au premier coup de corne du patron, les éclusiers ont manœuvré les portes avec leurs manivelles, et le passage s’est fait sans difficulté. Tout le monde est resté à bord. » Une lavandière rapporte toutefois un fait intéressant : « J’étais près du lavoir quand j’ai aperçu une grosse éclaboussure, comme si un objet était tombé à l’eau. Je les ai bien avertis, mais le patron était concentré ailleurs, car comme dit le dicton, « avec l’Ognon, gare au bouillon ! ». La rivière grossit rapidement après un orage et vient gonfler les eaux du canal…

Vol lors d’un transfert, malle tombée à l’eau… l’enquête piétine. Quant au passage du pont-canal du Répudre, il n’avait fait l’objet d’aucun témoignage particulier. Ce large aqueduc navigable qui permettait de franchir par tout temps la rivière Répudre, n’avait occasionné que l’admiration des passagers. Pensez : 90 mètres de long ! L’ouvrage de Riquet, son concepteur, était une prouesse technologique.

Alors était-ce au port du Somail, qui dessert Narbonne, que la malle fut dérobée ? Dans ce petit hameau, tout se sait : le bâtiment de l’auberge, accolé au pont, sert aussi à l’administration du canal. Le percepteur interrogé se souvient : « Oui, j’ai collecté des droits de passage pour une marchandise hétéroclite, amassée sur le quai : barriques de vin, caisses de laine, sacs de céréales, et oui, une malle d’une belle facture. Tout a été chargé sur une barque de patron en soirée, direction le canal de Jonction puis le canal de la Robine ».

Mademoiselle Pivoine retrouve le marinier qui indique avoir tout débarqué à Port-la-Nouvelle, terminus du canal donnant sur la Méditerranée. Le bagage s’était donc fait la malle. Ainsi, l’inattention d’un bagagiste, couplée à une erreur de chargement d’un négociant, avait envoyé la malle en mer… Elle devait voguer quelque part en Méditerranée. Peut-être rejoindrait -elle un jour les terres de Toscane, en un juste retour à sa propriétaire ?

Le public ainsi éclairé saura juger de la louable ténacité de notre journaliste. Souhaitons qu’avec le passage aux « services accélérés » qui s’annonce, pour une navigation jour et nuit et un trajet réduit à 36 heures, les services de la barque de poste conservent la qualité qui a fait leur réputation. Car à toujours vouloir aller plus vite, on finit toujours par être rattrapé par quelqu’un…*

* Les « services accélérés » sont mis en place en 1825 pour lutter contre la concurrence des voies routières qui se sont améliorées, avec des liaisons qui rendent les diligences plus rapides. Couplés à l’optimisation du passage des écluses, le canal attire, les activités sont fleurissantes : 1856 est l’année record, avec plus de 110 millions de tonnes de marchandises et 100 000 passagers qui transitent sur le canal du Midi ! L’arrivée du chemin de fer dès l’année suivante signera cependant le déclin de la batellerie et l’arrêt du transport de voyageurs sur la barque de poste.

 

 

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Port du Somail, 1935 - Collection Sicard (c) Canal du midi

 

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Crédits :

Texte : Stéphanie Brunon, Luth Médiations
Conception, relecture : Christelle Parville, Christine Dumas et Paul Maturi, Direction de la Culture et du Patrimoine, Région Occitanie
Graphisme : Gisèle Jacquemet, Luth Médiations
Sources éditoriales : Canal du midi ; Voies navigables de France